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Entente de Sétif : Machine à sous et lobby politico-économique

Zouheir Ait Mouhoub, El Watan

samedi 1er mai 2010, par webmaster

Guerre de clans, affinités politiques et enjeux économiques : à Sétif, rien n’est sans doute plus tabou que les questions d’argent. Mais d’où vient la richesse de l’ESS ? Quelles sont les conditions d’entrée dans ce club très fermé ? El Watan Week-end a enquêté…

« Plus qu’un club de foot, l’Entente de Sétif est un club de lobbies politiques et économiques très influent dans la région, grâce notamment à son engagement en faveur du président Bouteflika. » A l’image de tous ceux qui connaissent le club de la capitale des Hauts-Plateaux, cet élu de l’assemblée de la wilaya de Sétif préfère rester anonyme. Il faut dire que ce n’est pas par hasard que le fonctionnement du finaliste de la Coupe d’Algérie suscite tant de rumeurs. L’opacité de ses rouages n’a d’égale que l’influence des rapports entre les dirigeants et les bailleurs de fonds. Mais d’où vient l’argent du club le plus sponsorisé d’Algérie ?

D’après les personnes que nous avons rencontrées sur place, les millions de dinars qui affluent vers l’ESS proviendraient de trois sources. D’abord des pouvoirs publics : la wilaya de Sétif ainsi que les collectivités locales versent plus de 10 milliards de centimes annuellement, d’après une personne à la wilaya. Soit l’équivalent de 21% du budget du club. L’octroi des financements se fait par échéancier « avec éventuellement des rallonges en fonction des besoins du club ». Ce qui fait de Abdelhakim Serrar, selon les observateurs sur place, « un homme plus puissant que le wali ».

IMAGE DE MARQUE

Deuxièmes « généreux » donateurs : les entreprises publiques, surtout Sonatrach, principal sponsor des clubs algériens, qui financerait l’ESS, d’après des informations recueillies à l’intérieur de l’entreprise, « à hauteur de 8 milliards de centimes ». Suivent les privés : l’Entente n’a pas voulu nous communiquer la liste de ses sponsors mais nous a invités à compter les marques imprimées sur le maillot des joueurs. Aux côtés de l’Etat figurent donc des dizaines de grandes entreprises. Celles d’envergure nationale qui souhaitent officiellement améliorer leur image de marque : Tahkout, Nedjma, Djezzy… et d’autres, locales, telles SCAEK (entreprise de ciment de Aïn El Kbira), Belayat (promotion immobilière appartenant au vice-président du club) ou Katimi confection, l’équipementier de l’équipe, relayé récemment par LEGEA (entreprise de confection) avec un contrat de 300 000 euros, le groupe Sadi (matériaux de construction, appartenant à un ex-sénateur), le groupe Mami (boissons), Safcer (carreaux céramiques et produits rouges) et bien d’autres encore... SGGT Algérie est la seule entreprise à avoir dévoilé le montant de son contrat de sponsoring, de l’ordre de 8 milliards de centimes. Autant que Sonatrach... Enfin, d’après une source de l’Entente de Sétif, 47% des financements proviendraient de sources diverses telles que les entrées au stade du 8 Mai 1945, les transferts de joueurs à l’étranger, les gains versés par l’Union arabe de football pour le titre remporté par le club en Coupe arabe ainsi que certaines dettes contractées par le président Serrar pour le compte du club auprès de mécènes. Mais impossible de savoir réellement combien le club engrange chaque année.

Officiellement, Abdelhakim Serrar a déclaré un budget de fonctionnement pour l’exercice 2008-2009 de quelque 47 milliards de centimes. L’ESS en aurait dépensé 44 milliards, affichant un solde positif de 3 milliards de centimes. Professionnalisation oblige, de statut d’entreprise unipersonnelle (Eurl), l’ESS passera bientôt au statut de société par action (SPA). Nommée Black & White, elle sera dotée d’un capital social de 2 milliards. L’ESS sera « la locomotive du projet de professionnalisation du championnat national de football » a affirmé, samedi dernier à Sétif, Hachemi Djiar, ministre de la Jeunesse et des Sports.

RECALÉS

De quoi faire des envieux. A commencer par le MC El Eulma, l’autre club de Sétif évoluant en Nationale I. « Il y a des disparités dans la distribution de l’aide publique, relève un responsable, refusant lui-même de dire combien d’argent entre dans son club, car notre club ne bénéficie pas de la même rente. » Des envieux et des recalés. Car pour entrer dans le club très fermé de l’ESS, « il faut allonger au moins 5 milliards de centimes », selon un sponsor et un ancien joueur de l’ESS dans les années 1980, et partager les mêmes affinités politiques avec le pouvoir en place. « Pour ces raisons, quand j’ai voulu proposer de l’argent à l’ESS, je me suis vu refuser l’offre », confie un industriel de la région tout en refusant d’expliquer pourquoi. D’après son entourage, la raison est limpide : « Si l’ESS l’a rejeté, c’est pour ses positions politiques car il a financièrement soutenu Benflis en 2004. » Tous les notables de la région s’accordent à le dire : l’ES Sétif constitue un relais politique avec les cercles de décision, très influent lors des campagnes et, par ricochet, « un poids lourd dans la prise de décision locale », atteste un professeur de sociologie à l’université de Sétif. En gros, tout le business de la région passe par le club. Selon certains observateurs, « sans connaissances à l’intérieur du club, il est très compliqué pour une entreprise de la région de décrocher un ou plusieurs marchés ». Et ce lobbying prend plusieurs formes : billets d’avion, location d’hôtels, dîners… « Pour les importateurs qui ont fait fortune dans les années 1990, qui n’ont pas de registre du commerce, c’est une solution idéale, explique un élu. Car de la sorte, il n’y a aucune traçabilité bancaire. »

GUERRE DE LEADERSHIP

Nous avons évidemment cherché à joindre Abdelhakim Serrar. A son bureau, la réponse ne nous laisse aucun espoir : « Impossible de vous parler de ça maintenant, nous sommes occupés par la finale. »

« L’ESS est tout de même un club historique, la vitrine de Sétif à l’extérieur », justifie un artiste rencontré à l’hôtel Hidab, la principale résidence des joueurs de l’Entente, laissant sous entendre qu’il est normal que le club draine autant d’argent. Mais depuis l’accession du MC El Eulma en D1, les choses semblent changer, dixit cet industriel d’El Eulma. « Je préfère soutenir le club de ma région plutôt que de donner mes sous à l’ESS. D’ailleurs, ils n’en ont plus besoin. » Dans cette daïra qui réclame le statut de wilaya depuis longtemps, mettant en avant son expansion considérable et l’argent qui y circule, généré par le commerce florissant et l’émergence d’un tissu d’entreprises productives, d’autres enjeux apparaissent. Ainsi, la fierté d’appartenir à un « clan » est nettement prise en compte et permet un resserrement autour du club de sa région. Depuis l’annonce de la création de la Black & White Spa, en début de semaine, une guerre de leadership a commencé pour savoir quelle entreprise gèrera le club et ses intérêts. « Je suis prêt à investir et prendre possession du capital de cette entreprise », confie un des sponsors sous couvert de l’anonymat. Les pouvoirs publics, quant à eux, comptent soutenir pleinement l’initiative et mettre le paquet pour la réussite de l’opération, d’après le ministre de la Jeunesse et des Sports. « Un juste retour de manivelle pour ceux qui ont soutenu la campagne de Bouteflika », relève un observateur de la scène sportive nationale.

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